08 - Comment fait-on un masque au cinéma : 1 - Les blessures

 

Depuis que j'ai commencé à publier ces chroniques sur le maquillage au cinéma, j'ai reçu de nombreuses demandes de précisions auxquelles j'ai répondu dans la mesure du possible directement ou en complétant les articles. Pourtant, il semble que certains jeunes réalisateurs ne comprennent toujours pas pourquoi il faut autant de temps et un peu de budget pour faire un maquillage différent du banal maquillage de ville pour leurs films.

 

Mon but, sur ce site, étant d'exposer à ces jeunes réalisateurs débutants ce qu'est le maquillage au cinéma, sa vraie place sur un tournage et dans la préparation afin que ce métier reprenne une juste place importante et normale dans la conception de leur projet, je vais donc vous décrire dans cet article, aussi simplement que possible, le travail que représente ce qu'ils appellent "une petite blessure" ou un « vieillissement léger » dans le prochain. Vous verrez alors pourquoi et comment les maquilleurs sont utiles sur un tournage et j'espère que vous comprendrez pourquoi il ne faut pas ingénument les convoquer à la dernière minute sans leur avoir dit auparavant ce qu'ils auront à faire, mais les associer concrètement le plus tôt possible à votre projet.

Je ne vais pas ici vous exposer comment faire les effets simples avec le matériel de sa boite, cela fait en principe partie du cours technique des maquilleurs (cf Les différents types de maquillage au cinéma), mais vous décrire différents processus simples et basiques pour obtenir certains effets à prothèses, et nous résumerons ensuite ce que cela implique pour le ou les maquilleur(s), le ou les coiffeur(s), les artistes, le réalisateur, les assistants réalisateurs, et le producteur (ou directeur de production éventuel), chacun pour sa part. Vous pourrez alors vous rendre compte de ce qu'est vraiment ce que certains dans l'ignorance appellent encore « un petit rien » qui ne prendra « pas plus d'une demie journée de tournage » comme on le voit trop souvent sur les annonces insalubres qui polluent le net et le métier en général.

Les petites blessures pour la figuration

Commençons par ces petites prothèses génériques en vrac que chaque maquilleur moderne doit être capable de préparer avant le tournage et destinées à être utilisées sur n'importe qui, n'importe où, en figuration. Il faudra s'y prendre plusieurs jours à l'avance et disposer de fournitures fraiches pour tirer les prothèses sans risques. Ces pièces pourront parfois ne pas s'appliquer parfaitement sur un acteur de premier plan puisqu'elles sont précisément faites en vrac. Nous verrons ensuite comment procéder pour les rôles principaux afin que la prothèse soit imperceptible. 

Conception

Il faudra déterminer dans quelle matière on va faire les prothèses afin de déterminer la façon de faire les moules et les matériaux les plus appropriés.

  • Pour de simples tirages en latex ou en plastique des moules en une seule partie, un négatif, suffiront, en plâtre, en silicone ou en stratifié.
  • Pour des pièces en gélatine et certains silicones, on pourra utiliser des moules en une ou deux parties.
  • Pour la mousse de latex ou le silicone, des moules en deux parties seront indispensables. Mais ils ne pourront pas servir à tirer les deux matières l'une après l'autre en raison d'un phénomène chimique connu sous le nom d' « inhibition ». S'il faut changer de matière, il faudra refaire le moule entièrement.

Le choix de la matière de tirage des pièces sera le même et déterminant pour tous les types de prothèses que nous verrons. Il est un des éléments déterminants du coût global. Voyez les prix des différentes matières avec votre maquilleur ou dans les magasins spécialisés.

Il y a, comme toujours, plusieurs façons d'obtenir un résultat approprié selon les budgets. Depuis le "Niveau 1", la simple coquille, prothèse creuse obtenue rapidement à peu de frais en badigeonnant soigneusement l'intérieur d'un négatif en plâtre, et c'est souvent une bonne "roue de secours" toujours utile quand on sait comment faire, jusqu'aux différentes prothèses "pleines" faites en remplissant un double moule en silicone ou en résine et fibres de verre avec une matière correspondant au besoin et au budget, gélatine, gel de silicone ou mousse de latex. Sur un film à budget normal, les techniques contemporaines assez élaborées – et donc aussi un peu plus chères qu'un simple moule en plâtre – donnent d'excellents résultats indétectables. 

Commençons par une initiation au travail de moulage par les choses les plus simples : les blessures, d'abord pour la figuration, puis pour les premiers plans. 

Moules plats en une seule pièce.

Sculpture, moule et prothèse

  1. Choisir un support plat : plaque de Mélamine, Formica ou Plexiglass ou fond de boite en plastique plat, sans marque, rayure ou bordures creuses; 
  2. Sculpter à la pâte à modeler adéquate la pièce désirée. Une épaisseur de 3 à 5 mm est généralement suffisante pour des petites écorchures, coupures de verre, impact d'entrée de balles, poches, etc. Il faudra plus d'épaisseur pour des cratères de sortie de balles, des gorges tranchées, de gros coups de sabres, etc; 
  3. Dégrader depuis le point le plus haut jusqu'aux bordures par un biais assez long pour que la pièce soit imperceptible.
  4. Texturer le tour de la plaie jusqu'aux bords – c'est à dire, leur donner l'aspect de la peau humaine, pas trop lisse, mais un petit peu de grain, de ridules, etc, pour permettre un bon raccord avec la peau alentour ultérieurement.
  5. Nettoyer le pourtour de la sculpture de tout résidu de pâte à modeler à l'alcool ou à l'acétone. On peut utiliser du White Spirit ou de l'essence (C ou H), c'est plus rapide à nettoyer, mais le solvant est plus long à s'évaporer et il faut attendre plus longtemps avant de retravailler dessus.
  6. Construire un petit muret d'argile de 1 cm plus haut que le point le plus haut de la sculpture à 3 à 5 mm de cette sculpture. Si vous n'avez pas de boite plastique, construisez un autre muret un peu plus haut à 1 ou 2 cm du premier et plus haut de 2 cm au moins.
  7. Nettoyer encore tout résidu sur la surface de base.
  8. Protéger votre sculpture avec une fine couche de sealor ou de vernis plastique en bombe aérosol. Mieux vaut alors deux couches fines qu'une seule épaisse. Laisser sécher le produit 10 mn entre chaque couche, et laisser bien sécher avant la suite.
  9. Vaseliner délicatement les parties visibles de la base (sur de la Mélamine ou du Formica ce n'est pas vraiment indispensable, mais ça le devient si la base est en plâtre).
  10. Préparer un plâtre pas trop épais et en verser méticuleusement un peu dans le creux du moule afin que les bulles ne viennent pas perturber la surface du futur moule négatif. Quand tous les détails de la sculpture sont bien soigneusement couverts, verser le reste du plâtre jusqu'à 1 ou 2 cm au dessus du point le plus haut de la sculpture. Éventuellement, chasser les bulles, et laisser prendre en masse. Le plâtre va d'abord chauffer pour finir par se refroidir en durcissant.
  11. Ouvrir le moule quand il est froid et nettoyer l'argile à l'eau, la Plastiline à l'alcool à 90.
  12. Laisser sécher complètement pendant la nuit.
  13. Le principe est le même pour faire un moule en silicone, mais la mise en œuvre variera selon le produit employé et les recommandations du fabricant.
  14. Démouler le silicone très soigneusement peut permettre de tirer aussitôt un autre moule en silicone de la même sculpture permettant ensuite d'aller plus vite pour tirer plusieurs exemplaires de la même pièce. Le silicone est sensiblement plus cher que le plâtre, mais offre d'autres avantages.

Moules plats en deux parties

  1. Couler dans une boite plastique bien propre de 5 à 6 cm de profondeur, ou un cadre de bois lisse et non poreux, 2 cm de plâtre chargé à la fibre de verre, et chassez les bulles. Le temps que ce plâtre commence à prendre, préparer un autre plâtre lisse, sans renfort, en quantité suffisante pour déposer 0,5 à 1 cm supplémentaire. Bien laisser prendre en masse et démouler cette plaque quand le plâtre a refroidi.
  2. Lisser les bords proprement, creuser deux ou trois encoches sur le pourtour (ces "clefs" serviront à caler le moule fini quand vous ferez les tirages) et laissez bien déshydrater pendant la nuit.
  3. Sculpter comme précédemment et faire le premier muret d'argile autour de la sculpture mais en laissant les encoches propres. Le bord le plus près de la sculpture doit être en biseau, aussi net que possible, afin de favoriser l'écoulement de l'excédent de matière qui sera coulée dans le futur moule pour y faire la prothèse.
  4. Compléter alors le remblais jusqu'aux bords de la boite, puis remettre la plaque dans sa boite.
  5. Nettoyer, et isoler, puis mouler et nettoyer à nouveau comme précédemment.

Dans les deux cas, on peut sculpter au choix une ou plusieurs blessures sur le plan de base selon les besoins. Bien qu'il existe des méthodes plus complexes donnant de meilleurs résultats – plus longues et plus onéreuses en matière première aussi n'entrent-elles pas dans le cadre de cette chronique mais j'en parlerai volontiers aux techniciens éventuellement intéressés car elles donnent des résultas encore meilleurs – il s'agit là d'un procédé basique classique simple que tout le monde peut réaliser avec un peu de soin et à relativement peu de frais en deux ou trois jours.

Pour faire quelques petits moules de ce genre, les fournitures aussi sont simples : 1 kg Plastiline (pâte à modeler plus ou moins souple) doit suffire largement, un sac de 10 kg (quantité minimum commercialisée) d'argile suffira amplement, ainsi que 5 kg de plâtre dur et de la fibre de verre coupée. 1 kg de silicone suffira largement si vous préférez cette technique plus délicate. Les surplus éventuels pourront toujours vous resservir peu après. Quelques colorants appropriés à la matière employée compléteront utilement cet équipement basique avec les quelques indispensables outils de sculpture. Naturellement, il faut disposer de l'outillage adéquat et de suffisamment de place dans son local, et il faut bien compter une bonne journée pour faire les courses avant de commencer à travailler car tout ne se trouve pas forcément réuni au même endroit. 

Tirage de ces petites prothèses

Avant de couler la prothèse, il est recommandé d'isoler le moule, au moins avec de la vaseline, du talc ou tout autre isolant approprié.

  • Le latex se badigeonne en plusieurs couches au pinceau ou avec un coton-tige dans un moule creux en une seule pièce : une couche fine sur les bords ; plus épais, jusqu'à parfois 6 ou 7 couches, dans la partie centrale.
  • D'autres produits plastiques peuvent être utilisés dans des moules simples en plâtre dur (bon marché) ou en silicone (sensiblement plus cher, mais bien plus pratique en raison de sa souplesse) pour donner des blessures à usage unique indétectables.
  • Il faudra faire fondre la gélatine, doucement pour ne pas la faire bouillir, et la colorer avant de la couler délicatement dans le moule, idéalement préchauffé à 25-30°, puis de l'araser à la spatule dans les moules simples, ou de refermer avant de poser un poids lourd sur le moule en deux parties. Démoulage en 30 à 60 mn.
  • Le silicone nécessitera une préparation supplémentaire : il faudra badigeonner ou vaporiser une fine couche de plastique sur la surface des moules positif et négatif pour y inclure ( cf. en anglais encapsulate) le produit, permettant ainsi de le maquiller ensuite et de pouvoir fondre les bords dans la peau pour éviter les bordures visibles. Ce plastique bien sec, les composants seront alors mélangés et colorés avant mise en moule, puis les moules refermés et maintenus serrés avec des clamps ou des écrous. Démoulage en 30 mn. Pour un premier plan il y a des techniques plus précises.
  • La mousse de latex nécessitera un démoulant spécifique à bien laisser sécher pendant que l'on mélangera les divers ingrédients selon la recette du fabricant, avant de mettre en moule à la cuillère et de refermer délicatement les moules. Il faudra attendre que le produit gélifie – qu'il passe de l'état liquide instable à un état semi-solide stable mais pas encore élastique – avant de mettre au four à 95-100° C pour 2 heures de cuisson, plus au moins 2 autres heures pour que la température redescende à 30° avant de sortir les moules du four – un choc thermique les ferait craquer si vous les sortiez trop tôt. Les pièces démoulées, il faudra les rincer à l'eau claire, les faire sécher complètement avant de les utiliser ou les stocker dans un sac bien fermé puis dans une boite à l'abri des déformations.

Entre la préparation des moules, et les différentes mises en œuvre des produits, le tirage des prothèses prendra entre 2 et 6 à 8 heures par jeu de pièces (vous pouvez évidemment tirer plusieurs pièces en même temps) selon le matériau choisi et votre maquilleur pourra vous indiquer les prix des différentes matières premières, leurs avantages et inconvénients respectifs, et leurs délais de mise en œuvre. Mais vous voyez déjà que ça ne se fait pas en claquant des doigts à la dernière minute.

L'avantage de faire des pièces moulées, c'est que vous pouvez faire plusieurs pièces identiques pour raccorder précisément sur plusieurs jours de tournage, les pièces seront plus souples, élastiques et plus faciles à entretenir qu'un travail direct à la pâte à modeler classique improvisé le jour même. Dans ce cas, la quantité de matériau livrée dans le simple kit de base ne sera peut-être plus suffisante, et il faudra acheter des conditionnements plus importants.

Il existe maintenant des pâtes à modeler silicone à 2 ou 3 composants à mélanger sur une petite palette avant de sculpter sur la peau. Souples et élastiques, elles permettent de faire certains travaux pour une seule journée. Ces produits sont relativement chers et nécessitent presque systématiquement des fards spéciaux à l'alcool également assez chers. Ce n'est donc pas forcément la meilleure solution pour un film vraiment sans budget, si votre maquilleur n'en dispose pas encore.

S’il y a besoin dans le film de choses simples de cette nature, lors du choix de leur maquilleur, le réalisateur ou le directeur de production, s’ils sont vraiment économes, auront donc intérêt à choisir celui qui aura réellement l’expérience de tout faire, donc en particulier ce genre de travail, plutôt qu’une personne qui ne ferait que le maquillage banal : ça leur évitera de devoir payer un maquilleur spécialisé en plus juste pour une petite blessure de cette sorte. C’est pourquoi j’invite tous les maquilleurs, débutants ou confirmés, qui ne connaîtraient pas suffisamment cette technique pour la pratiquer aisément à perfectionner leurs connaissances dans des stages spécialisés.

Le principe général exposé à l'intention des jeunes réalisateurs, rappelons-le – les détails techniques plus précis sont davantage pour les maquilleurs (ou les écoles) qui pourront toujours me demander un cours spécifique s'ils le désirent – voyons dans l'article suivant comment procéder pour faire un nez ou autre prothèse non plate plus volumineuse et les vieillissements proprement dits.

Vos questions et commentaires, comme toujours, sont les bienvenus directement ou ci-dessous.

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